Dans les années 50, l’économiste Simon Kuznets émet une hypothèse révolutionnaire : à mesure que les sociétés se développent, les inégalités économiques augmentent, atteignent un pic, puis décroissent. Autrement dit, le développement économique serait la solution à ses propres maux. Cette théorie, représentée par un "U" inversé, a depuis infusé dans la pensée politique et économique mondiale. Au point de nous faire croire que le progrès est inévitable — et qu’il nous mène vers des lendemains qui chantent. Sauf que cette courbe est mise à mal par des critiques de plus en plus nombreuses. Et pour cause : les données contemporaines semblent raconter une toute autre histoire. On vous explique tout.
La courbe de Kuznets : l'idée de départ, simple comme bonjour... ou presque
Qui est ce fameux Simon Kuznets et pourquoi on lui doit cette courbe ?
Simon Kuznets, pour ceux qui pensent que les Nobel tombent du ciel comme la pluie en Bretagne, c’est tout sauf un touriste du dimanche. Né en 1901 dans l’empire russe, ce gars-là va se tailler une réputation béton : il traverse l’Atlantique, dégaine son doctorat à Columbia et finit par décrocher le prix Nobel d’économie en 1971. Pourquoi ? Parce qu’il a transformé la façon de mesurer la croissance et l’a reliée à la structure sociale, rien que ça. Autant vous dire, s’il y a bien une figure qu’on n’enfume pas avec des statistiques bidons, c’est lui.
Son chef-d’œuvre ? La fameuse courbe qui porte son nom : la courbe de Kuznets. En deux mots, il pose la question qui fâche : « Est-ce que s’enrichir collectivement, ça réduit vraiment les inégalités ? » Le concept, piqué à la réalité américaine des années 50, consiste à relier le PIB par habitant (pour faire simple : le magot national divisé par la population) à l’inégalité mesurée, entre autres, par le coefficient de Gini. Pour vulgariser, imaginez une fête où, au départ, seuls les invités VIP s’empiffrent. Puis, à mesure que la fête grandit, tout le monde finit par tremper dans la marmite. Simple, non ?
La courbe de Kuznets, en gros, ça raconte quoi ?
La courbe de Kuznets, soyons clairs, n’a rien d’une prophétie auto-réalisatrice. Elle décrit une relation en U inversé entre richesse et inégalités (la fameuse cloche) :
- Phase 1 : Quand un pays commence à s’industrialiser, les inégalités s’envolent. Les premiers à profiter de la croissance (ceux qui investissent, bossent dans les secteurs porteurs) engrangent, pendant que les autres stagnent, voire régressent. Fastoche.
- Phase 2 : Passé un certain seuil de développement, la situation s’inverse. La richesse finit par ruisseler : les salaires augmentent, l’éducation se démocratise, l’État se muscle et redistribue. Résultat : les inégalités diminuent.
“La hausse initiale des inégalités serait, en somme, le prix à payer pour l’émergence économique.”
Mais attention, cette histoire sent l’hypothèse plus que la vérité absolue. La courbe de Kuznets, c’est avant tout une croyance positive : celle que le développement économique, par miracle, finirait par tout arranger. Mais dans la vraie vie, je peux vous dire que ça s’est pas passé aussi linéairement partout, ni pour tout le monde. Soyons clairs : croire que le PIB grimpe et que, mécaniquement, les écarts se résorbent, c’est surtout confortable pour ceux qui n’ont pas envie de se salir les mains avec la question sociale. Les faits, eux, sont nettement moins accommodants.
Inégalités croissantes, puis décroissantes : le grand paradoxe du développement économique 📈
Étape 1 : L'industrialisation, le moteur qui creuse les écarts.
L’industrialisation, parlons-en franchement : c’est la foire aux déséquilibres. Dès la fin du 19e siècle, les usines poussent comme des champignons et l’ouvrier débarque à la chaîne. Les conditions de travail ? On oublie l’image d’Épinal du progrès : ce sont des ateliers crasseux, bruyants, saturés d’humidité – et oui, on y brade la santé pour quelques clopinettes. Les ouvriers, souvent sans qualification poussée, touchent des salaires plancher alors que les propriétaires d’usines et les ingénieurs raflent la mise grâce à la maximisation de la productivité (source : Alloprof, Quizlet).
C’est là qu’intervient le fameux différentiel de qualification : ceux qui ont un bagage technique ou capitalistique profitent à fond de l’industrialisation ; les autres stagnent dans la précarité. Les profits explosent en haut, mais la masse trime pour un morceau de pain. À Manchester comme à Chicago, ça donne des bidonvilles à deux pas des palaces. Autant vous dire que l’écart se creuse à une vitesse insolente !
Étape 2 : Le rattrapage ? Quand les inégalités commencent à (vraiment) baisser.
Mais – et c’est là que l’histoire devient croustillante – passée la frénésie de l’industrialisation sauvage, certaines sociétés arrivent à maturité économique. On assiste alors à un rééquilibrage. Comment ?
- Augmentation générale des salaires (merci les luttes sociales et la productivité accrue)
- Amélioration de l’éducation (accès élargi, massification scolaire dès le début du XXe siècle)
- Développement de la protection sociale (retraites, chômage, assurance maladie… ça commence doucement entre-deux-guerres)
- Renforcement des syndicats (capables d’imposer des conventions collectives et grèves massives)
- Services publics élargis (santé, logement social… très visible pendant les Trente Glorieuses en France ou aux États-Unis)
On a tous entendu les récits quasi-mythiques de l’ascenseur social pendant les années 1945-1975 : le fils d’ouvrier qui finit ingénieur chez Renault ou General Motors. Sur le papier, le miracle semble presque crédible… sauf que cette dynamique n’a rien d’automatique ni d’universelle.
Ce que dit la théorie : le 'différentiel de qualification' et l''agglomération du capital'.
Soyons clairs : derrière la courbe de Kuznets se cache une mécanique froide. Le différentiel de qualification, c’est l’écart entre ceux qui maîtrisent les nouvelles compétences et ceux que la machine remplace sans ménagement. Plus ce fossé est large, plus l’inégalité explose dans la première phase.
Ensuite arrive l’agglomération du capital : les profits réinvestis massivement accélèrent l’innovation mais créent des monopoles, renforçant temporairement cette asymétrie. Ce n’est qu’en phase avancée que l’éducation généralisée et la redistribution s’invitent dans la partie et recollent un peu les morceaux du puzzle social.
Au-delà du 'U' initial : la courbe de Kuznets prend un coup de vieux 🧐
La 'malédiction de Kuznets' : quand le progrès crée plus de riches (et de pauvres)
On nous a longtemps bassiné avec cette idée que l’augmentation des inégalités au début du développement serait une étape "indispensable". Ah, la belle excuse pour tolérer l’explosion des écarts ! On l’appelle la malédiction de Kuznets : la croyance que le creusement des inégalités est le prix à payer pour le progrès, puis que, de toute façon, ça s’arrangera plus tard. Sauf que dans la vraie vie, c’est un ticket sans garantie de retour. Acemoğlu et Robinson, deux économistes qui ne sont pas du genre à gober les jolies histoires, démontrent que ce processus peut très bien s’enrayer, ou même ne jamais s’inverser du tout si les institutions sont défaillantes ou capturées par des élites. Bref, la "cloche" de Kuznets peut se transformer en rampe sans fin : si l’on n’agit pas, l’inégalité devient structurelle, pas transitoire.
Soyons clairs : accepter la "malédiction" revient à fermer les yeux sur des niveaux d’inégalités qui peuvent devenir socialement et politiquement intenables. C’est le scénario qu’on retrouve dans pas mal d’États où la croissance n’a jamais profité à la majorité. L’industrialisation sauvage du Brésil ou d’une partie de l’Asie du Sud-Est, par exemple, a pu générer des poches d’ultra-richesse sans jamais faire basculer la société dans la phase descendante de la courbe. On est loin du happy end automatique promis.
Quand les États s'en mêlent : le rôle des 'revenus de transfert' et de la redistribution
Non, la baisse des inégalités n’est pas tombée du ciel dans la deuxième moitié du XXe siècle ! Les Trente Glorieuses et le New Deal américain n’ont pas été des miracles économiques mais bien le produit d’interventions publiques massives. Je vous le dis net :
Principaux outils de redistribution ayant tordu la courbe de Kuznets :
- Impôt progressif sur le revenu
- Sécurité sociale (maladie, retraite, chômage)
- Aides et transferts sociaux divers (allocations familiales, RSA…)
- Services publics gratuits ou subventionnés (santé, éducation, logement social)
Autant vous dire, quand l’État décide de sortir le grand jeu, l’effet sur les inégalités est tout sauf négligeable. L’Insee estime que la redistribution en France réduit les inégalités de revenus de près de moitié ! Ceux qui croient encore que le marché ferait tout, tout seul, vivent dans un conte à dormir debout.
Piketty et la nouvelle donne : l'inégalité est-elle éternelle ?
Mais alors, c’est gagné ? Pas vraiment. Thomas Piketty, avec ses 970 pages de stats décoiffantes, démonte l’illusion d’un reflux spontané des inégalités. Son constat est glaçant : tant que le taux de rendement du capital (r) reste supérieur au taux de croissance économique (g), la concentration des richesses s’envole. Traduction ? Les héritiers dormiront toujours plus tranquilles que ceux qui bossent.
"Quand r > g, les patrimoines croissent plus vite que l’économie réelle, mécaniquement, les inégalités se creusent sur le long terme." (Piketty, Le capital au XXIe siècle)
Dans la vraie vie, le cycle des Trente Glorieuses fait figure d’exception, pas de règle. On s’est donc raconté une belle fable, mais aujourd’hui la réalité est nettement moins rose.
La courbe 'augmentée' : le retour de la hausse des inégalités
Regardez autour de vous : depuis les années 1980-1990, le "U inversé" s’est bel et bien redressé – et pas dans le bon sens. Aux États-Unis, la part du revenu captée par les 1% a retrouvé des sommets d’avant-guerre, grâce à la dérégulation, la mondialisation et la stagnation des salaires pour les classes moyennes et populaires. La France, moins extrême, connaît néanmoins une hausse sensible des patrimoines, notamment immobiliers, chez les plus aisés.
Ça surprend encore quelqu’un ?
Autant vous dire : la courbe de Kuznets, dans sa version "happy end", a pris un sacré coup de vieux. Aujourd’hui, on parle de "courbe augmentée" pour décrire ce nouveau cycle où les inégalités repartent à la hausse, dopées par les transformations du capitalisme globalisé. Le mythe d’un progrès qui efface tout sur son passage ? On repassera.
La Courbe Environnementale de Kuznets : quand la planète trinque au progrès
La logique : d'abord on pollue, puis on devient assez riche pour s'en soucier.
Soyons clairs, la Courbe Environnementale de Kuznets (CEK), c'est le best-seller des décideurs qui veulent dormir tranquille. Le pitch ? En phase de décollage économique, on pollue à tout va, histoire de booster le PIB et faire tourner les usines. Les émissions de CO2, les déchets industriels, tout explose : c'est le prix d'entrée du club des pays qui comptent. Puis, une fois qu'on a le portefeuille bien garni, la société découvre soudain une conscience écologique et investit dans la dépollution et les technologies propres. Résultat : la pollution diminue, au moins sur le papier.
Ce joli scénario, c'est le miroir aux alouettes du développement durable : "on salit d'abord, on nettoie après". En vrai, ce modèle a été observé pour certains polluants locaux (soufre, particules fines) dans quelques pays riches, mais il est loin d'être universel ou automatique. Pendant ce temps, la biodiversité et le climat prennent cher, sans garantie de retour à la case départ.
Tableau comparatif : Inégalités vs Pollution selon le développement
| Niveau de développement | Inégalités de revenu (Gini) | Pollution CO2/hab. | Déchets/hab. |
|---|---|---|---|
| Faible (pays pauvres) | Moyenne à forte | Faible | Faible |
| Intermédiaire | Très forte | Forte | Forte |
| Élevé (pays riches) | Variable | Diminue (parfois) | Très forte |
L'envers du décor : le progrès technique peut-il tout résoudre ?
Autant vous dire : croire que la planète va se régénérer toute seule dès qu'on aura passé un certain seuil de PIB, c'est se raconter une histoire à dormir debout. Les partisans de la CEK oublient un détail qui tue : la pollution, ce n'est pas un bouton ON/OFF. Certaines dégradations sont irréversibles – disparition d'espèces, fonte des glaces, pollution des sols. Le progrès technique, entre les mains d'intérêts privés, résout parfois un problème pour en créer trois nouveaux (regardez les microplastiques ou la pollution numérique : pas prévu au menu des champions du "progrès vert").
La CEK repose sur une foi aveugle dans le ruissellement écologique et l'innovation salvatrice. Mais soyons honnêtes : dans la vraie vie, l'urgence climatique n'attend pas que les courbes s'inversent. Le mythe du "on pollue aujourd'hui, on réparera demain" s'effondre face à l'accélération des catastrophes et à l'épuisement des ressources. Ce n'est pas la planète qui doit attendre notre bonne volonté – c'est nous qui manquons déjà de temps.
Résumé clé : La courbe environnementale de Kuznets vend du rêve, mais la réalité écologique la rattrape. Attendre de devenir riche pour agir, c'est souvent organiser sa propre faillite environnementale.
En bref, la Courbe de Kuznets, mythe ou réalité ? Décryptage final.
Les leçons à tirer pour comprendre le monde actuel.
La courbe de Kuznets, c’est un peu le couteau suisse de l’économiste pressé – pratique, rassurante, mais souvent dépassée. Elle a eu le mérite de poser la question qui fâche : la croissance suffit-elle à effacer les inégalités ? Dans la vraie vie, il faut l’avouer, cette histoire de "U inversé" tient surtout de la coïncidence historique. Ce qu’on observe aujourd’hui ? Dans un paquet de pays, les inégalités repartent à la hausse, et ce n’est ni automatique, ni une fatalité. Ce qui commande la donne, ce sont les politiques publiques, la capacité à redistribuer, à investir dans l’éducation ou l’écologie. Les sociétés qui se contentent d’attendre que la courbe s’inverse toute seule se réveillent souvent avec plus de fractures qu’elles n’en avaient au départ. Quant à la version environnementale, elle fait gentiment sourire quand on regarde l’état de la planète.
Checklist synthétique :
- La courbe de Kuznets décrit une TENDANCE observée, jamais une loi d’airain.
- L’action publique (impôts, redistribution, services) est décisive pour infléchir les inégalités.
- Depuis les années 80, retour du balancier : les inégalités repartent à la hausse dans beaucoup de pays riches.
- La courbe environnementale vend du rêve : la réalité écologique est bien plus brutale et irréversible.
L'importance de ne pas se fier aux formes géométriques simples.
La courbe de Kuznets est un outil d’analyse – et rien de plus. Elle ne doit ni servir de prétexte à l’inaction, ni occulter la complexité des rapports sociaux et environnementaux. Les chercheurs comme Piketty ou Acemoğlu et Robinson ont allumé le projecteur sur de nouvelles dynamiques : héritage, institutions, pouvoir politique. Autant vous dire que le progrès ne portera jamais de forme géométrique standard. Dans la vraie vie, c’est la critique et l’action qui font la différence, pas la croyance béate dans une jolie courbe.




